ACCORD UE-US : Malgré d’âpres négociations, pour nous c’est non
Les échanges commerciaux entre les Etats-Unis et l’Union européenne sont-ils déséquilibrés ?
Les Américains apprécient nos produits pharmaceutiques, nos avions, nos automobiles et nos machines-outils, nos vins et fromages ainsi que nos marques de luxe. Résultat : en 2025, l’UE enregistrait un excédent commercial sur les exportations de biens vers les Etats-Unis d’environ 200 milliards d’euros.
Mais en contrepartie, nous importons massivement les services américains, dans le numérique, la finance et le conseil. Acheter sur Amazon, visionner un film sur Netflix, payer par Visa, ou dépendre de consultants McKinsey - tout ceci a un coût. En 2025, l’UE accusait ainsi un déficit sur les services d’environ 180 milliards d’euros.
En prenant en compte autant le commerce en biens qu’en services, la balance commerciale entre américains et européens s’équilibre donc presque entièrement. L’excédent global de 20 milliards de l’Europe ne représente qu’à peine 1% de la valeur des échanges entre les blocs, d’un montant total de 1770 milliards. De quoi largement contredire les vitupérations de Donald Trump, selon lesquelles l’UE “profiterait”’ des américains et serait conçue pour “les emmerder”.
Où Trump ne se trompe pas, c’est le diagnostic qu’il fait de la désindustrialisation de son pays. De 20% du PIB en 1980, la part de l’industrie manufacturière dans l’économie américaine est passée aujourd’hui sous la barre des 10%. Sur la même période, la Chine a connu un essor extrêmement impressionnant de sa propre industrie, au point où elle concentre aujourd’hui 30% de la capacité manufacturière mondiale.
Dans un monde devenu multipolaire, le danger pour les Etats-Unis se fait de plus en plus évident. D’abord celui d’une forte dépendance sur l’extérieur pour son approvisionnement, notamment en biens stratégiques ; puis, en demi-teinte, celui de se retrouver désemparé si devait éclater demain une confrontation militaire avec le pays qu’il considère à présent comme son principal rival systémique.
C’est par cet angle qu’il faut comprendre les droits de douane de Donald Trump, qui concernent tous les pays du monde et pas uniquement les Européens. Notre époque de plus en plus conflictuelle a révélé les dépendances stratégiques des nations et remis la souveraineté à l’ordre du jour. Les Américains en ont pris acte, et cherchent désormais à faire revenir des capacités de production sur leur sol, à coup de tarifs et d’accords inégaux.
Si l’Europe a tardé à reconnaître cette nouvelle donne, elle se réveille aussi enfin à cette réalité sur laquelle, nous socialistes, alertons depuis longtemps. En protégeant sa sidérurgie face à la concurrence déloyale, en adoptant un filtrage des investissement étrangers renforcé, en proposant une loi sur l'accélération industrielle et en préparant un paquet législatif en réponse aux excédents commerciaux chinois, l’UE opère aujourd’hui un réel début de changement de paradigme. C’est le signe que notre message sur la souveraineté européenne imprime enfin.
Ce changement est observé jusque dans les rangs de notre groupe des Socialistes & Démocrates. Notre camarade du SPD Bernd Lange, président de la Commission du commerce international, et rapporteur et négociateur en chef du Parlement européen sur l’accord UE-US, a bataillé pour tenter d’imposer au Conseil des conditions exigeantes à l’implémentation de cet accord.
Il a lui-même proposé des clauses permettant de le suspendre en cas de coercition économique, de menaces territoriales ou de violations des droits humains par les Etats-Unis. Il a aussi été à l’initiative d’un mécanisme de hausse automatique des tarifs européens en cas de manquement par les Etats-Unis à leurs engagements tarifaires, ainsi que de l’introduction d’une date d'expiration de l’accord, pour qu’il ne soit pas un blanc-seing indéfini.
Abandonné par les autres groupes du Parlement, notamment le PPE, qui était prêt à dire oui à tout dans la perspective de valider rapidement cet accord et de satisfaire l’administration Trump, et lâché par une Commission européenne qui, plutôt que de jouer son rôle impartial, ne cachait aucunement son biais dans les négociations, le rapporteur du Parlement s’est retrouvé seul à devoir tenir tête à un Conseil déterminé et exerçant sur lui une pression considérable.
S’il a néanmoins pu arracher quelques gains, préservant des versions réduites des mécanismes de protection qu’il avait proposés, il faut reconnaître que le texte qui en résulte, et qui sera voté en plénière cette semaine, est bel et bien un affaiblissement significatif par rapport à la position adoptée par le Parlement en amont des négociations avec les États membres. Le mécanisme de hausse automatique des tarifs européens a notamment été supprimé, ainsi que de nombreux critères qui permettaient la suspension de l’accord, notamment celui relatif au respect de l’intégrité territoriale de l’UE.
Nous n’aurions de toute façon pas voté en faveur de cet accord. S’il faut reconnaître le travail du rapporteur pour tenter de l’améliorer, il était inacceptable d’entrée. La baisse des tarifs européens à 0%, concomitante à l’augmentation des tarifs américains à 15%, est injustifiable. Elle fragilise la production et les emplois sur le sol européen, et instaure un écart-prix avantageux aux producteurs américains. Si la Commission a négocié de la sorte, c’était sous pression des industriels et par désir de “limiter la casse”, en cherchant à maintenir un accès relatif, pour les multinationales européennes, au marché américain. Sauf que les parts de marché sont par définition évolutives, alors que nos installations, nos emplois et nos savoir-faire, une fois partis, eux, ne reviendront plus.
Si l’on ajoute à cela les engagements à acheter 750 milliards d’énergie fossile aux Américains, malgré les dégâts climatiques et les dépendances géostratégiques que cela implique ; à investir 600 milliards dans l’économie américaine, alors que l’Europe a plus que jamais besoin d’investissements sur son propre sol ; et les diverses dispositions remettant en question l’indépendance en matière de réglementation de l’UE - il n’y a aucun doute : ce deal est un mauvais deal, empreint d’impérialisme, de climato-scepticisme et d’extorsionnisme à la Trump.
S’il fallait encore un dernier rappel : Donald Trump a, ce matin-même, menacé la France de tarifs de 100% sur ses vins si elle ne supprimait pas sa taxe sur les GAFAM. Mais qu’est-ce donc que ce deal, où une partie consent à toutes les concessions, tandis que l’autre ne se sent même pas tenue de le respecter ? Voilà le véritable déséquilibre : non pas celui, largement fantasmé, de nos échanges commerciaux, mais celui qu’imposerait cet accord inégal, injuste et insoutenable.