Le steak végan qui cachait la forêt
Il peut arriver qu’un sujet en apparence mineur ou accessoire, au regard des autres enjeux traités dans un texte législatif, attire une grande part de l’attention médiatique. Pour le meilleur ou pour le pire, l’ombre projetée pourra faire passer des dispositions en catimini ou, à l’inverse, conduira à ne pas octroyer suffisamment de temps et d’énergie à un enjeu plus fondamental, voire à l’objet qu’il était prévu initialement de traiter. Avec le texte portant sur « le renforcement de la position des agriculteurs dans la chaîne d’approvisionnement alimentaire » - sujet d’importance au regard de la situation des agriculteurs européens –, on atteint des sommets rarement atteints. On pourrait même s’autoriser à dire que ce texte s’est fait complètement vampiriser, voire cannibaliser, par le bras de fer sur la protection des dénominations des pièces de boucherie et autres préparations à base de viande, le fameux débat sur le « burger végan ».
Le texte qui sera mis au vote, en retour de trilogue, mercredi 17 juin, apporte des modifications au règlement portant sur l’organisation commune des marchés (OCM), l’une des pierres angulaires de la Politique Agricole Commune. Voulue pour être une révision ciblée qui devait apporter aux agriculteurs les moyens de mieux s’organiser pour obtenir de meilleurs prix, la négociation a pris une toute autre tournure. En cours de route, la Commission européenne a mis au menu d’une autre révision de ce même règlement, plus large, qui est toujours en cours et dont je suis le rapporteur, une liste de dénominations qui devra être réservées aux viandes et autres parties comestibles d’un animal. L’odeur était bien trop alléchante et la liste a été introduite dans la révision dite ciblée pour relancer des discussions qui avaient achoppées en 2021.
Au final, les dénominations comme filet, steak ou bacon seront réservées aux viandes. En revanche, les burgers, hamburgers et autres saucisses ne figurent pas parmi la liste finale. Comment expliquer ce compromis qui, par définition, ne fera que des insatisfaits ? Une distinction a été faite entre les pièces et les découpes d’un côté (réservée aux viandes), et les préparations de l’autre (non réservées). De plus, un critère d’antériorité a sûrement prévalu pour maintenir certaines dénominations déjà établies de longue date. C’est d’ailleurs ce qui avait primé dans le cas des produits laitiers : le lait de coco ou le lait d’avoine sont autorisés mais l’on doit inscrire « boisson à base de soja » sur les emballages.
Bien sûr, notre consommation de viande devra diminuer, mais surtout celle provenant de l’élevage industriel, car les aménités environnementales liées à l’élevage restent indispensables : pour nourrir les plantes, on a besoin d’animaux pour boucler le cycle de l’azote. Et, la plupart des éleveurs que je rencontre désirent sortir de la spirale infernale où il s’agit d’avoir toujours plus d’animaux à gérer pour toujours moins de revenu à la fin de l’année. Mais, pour aller dans cette direction, espérer seulement des choix du consommateur est une impasse. Pour prendre le sujet à bras le corps, il faut des outils de régulation de marché, il faut donner aux éleveurs les leviers pour qu’ils contrôlent collectivement leurs productions, quitte à la réduire, pour obtenir des prix plus rémunérateurs.
C’est justement l’un des enjeux de la réforme du règlement OCM que je conduis pour le Parlement. Ce sera aussi pour moi l’occasion d’améliorer la définition du commerce équitable que la révision ciblée a écorné en oubliant de convier des certificateurs externes pour s’assurer que les prix étaient effectivement au-dessus des coûts de production. L’occasion également d’améliorer le programme de distribution alimentaire dans les écoles ou d’introduire des stocks stratégiques alimentaires dans la PAC notamment. Bref, il s’agit de traiter de l’ensemble des leviers pour reconstruire la souveraineté alimentaire européenne.