Tribune
Pierre Jouvet
Production européenne, protection des consommateurs et des territoires

IA : Ce que l’Europe doit retenir de ces 19 jours suspendus au bon vouloir de Washington

D’un simple geste, Donald Trump a coupé l'accès des Européens à des outils d'Intelligence Artificielle stratégiques. Ce scénario, inimaginable il y a encore deux ans, est devenu réalité à la mi-juin. 

Concrètement, l'administration Trump a ordonné à l’entreprise américaine Anthropic, de bloquer l'accès à ses modèles les plus puissants comme Claude Fable 5 et Mythos 5, à tout ressortissant non-américain, au nom de la "sécurité nationale" des États-Unis. Du jour au lendemain, les salariés européens de l'entreprise ne peuvent plus travailler sur ces modèles, et les utilisateurs européens : chercheurs, PME, hôpitaux, administrations... en étaient privés. 

Depuis le 1er juillet, les Européens ont retrouvé cet accès. Mais le mal est fait : cet épisode a mis à nu l'ampleur de notre dépendance numérique, et ce qu'elle nous aurait coûté si la décision n'avait pas été revue. 

Car, une nation qui ne produit rien ne décide de rien. En un claquement de doigts, Trump a coupé l'accès à des outils d'IA stratégiques, et nous n’avons rien pu faire. Demain, que nous retirera-t-il ? Le F-35 ? Le partage de renseignements antiterroristes ? Les systèmes de paiement ? Quand allons-nous réagir ? L'Union Européenne doit investir dans son infrastructure numérique et planifier son réarmement industriel. Nous avons des pépites, soutenons-les. Enrayons nos dépendances futures. 

Aujourd'hui, au Parlement européen, nous débattrons de ce sujet, à la suite de la présentation par la Commission européenne de son Plan d'action sur la cybersécurité et l'intelligence artificielle. Ce débat n'a rien d'anecdotique : c'est l'occasion pour nous de tirer les leçons de cet épisode et de peser sur la réponse que l'Union entend y apporter. Ce plan doit être à la hauteur de la réalité géopolitique qui est la nôtre : les États-Unis ne sont plus un allié de confiance. L'Europe doit recouvrer son indépendance numérique, ce qui demandera une réelle volonté politique. 

Cette souveraineté ne se gagnera pas en finançant seulement quelques champions privés. Elle suppose une maîtrise publique des outils devenus essentiels. C’est pourquoi, je défends la création d'un institut public de l'intelligence artificielle et le développement de modèles publics, auditables et accessibles, comme l'État a jadis bâti les routes et la poste. Une infrastructure aussi vitale ne peut dépendre du seul bon vouloir d'acteurs privés étrangers. 

Elle suppose aussi d'investir dans les compétences. Nous plaidons pour un financement massif de la formation à l'IA : un droit à la formation sans perte de salaire et tout au long de la vie des travailleurs confrontés aux mutations numériques, avec une logique du "former plutôt que licencier" qui permettra la fin de l'ajustement subi.

La dépendance n'est pas une fatalité mais un choix politique. Le 12 juin dernier, l’Europe a eu le sinistre rappel que dès lors qu’elle ne possède pas ses outils, elle n’en a pas la maîtrise. À nous de décider que cela ne se reproduira plus et de reconquérir notre souveraineté numérique.